ALAN ROURA

Vendée Globe 2020

JOUR 56 - Message du bord

25 jours que Bonne Espérance est derrière nous. Quand je regarde à gauche c'est les Samoa, à droite l'Antarctique. Le grand Sud n'est pas un mythe, ni une partie de plaisir. Je n'ai jamais eu aussi peur, à me faire dessus, à prendre des routes ou des détours pour contourner les grosses dépressions, à prendre front sur front, avec une mer croisée et déferlante, des vagues parfois de 8 à 10m. À Passer de 20 à 40 noeuds de vent sans avoir le temps de réaliser que le bateau est déjà couché. Le Sud a ses secrets, impose une manière de naviguer qu'il faut apprendre et surtout oblige à ne jamais penser être plus fort que l'océan. Nous ne sommes pas des super-héros, simplement des humains qui combattent la nature jour après jour, seuls, sur les bateaux les plus puissants du monde. Aujourd'hui je n'ai qu'une chose en tête : sortir au plus vite du Sud.

Cette grande houle dont on entends souvent parler, les surfs interminables et les superbes conditions de navigation : ceux qui parlent du Sud de cette manière ne l'on pas vécu comme notre flotte. Belle houle, oui... mais entièrement déformée par le changement de condition d'un jour à l’autre, les déferlantes en arrivent à se rencontrer. Les surfs interminables, oui, mais qui se finissent la tête dans la cloison du bateau. La peur au ventre de casser, de voir cette aventure se finir en deux secondes, pour un nuage qui n'avait rien à faire ici. Ou une météo qui ne correspond pas à la réalité. Je fatigue du Sud. De voir mon bateau souffrir et moi à ne plus savoir quoi faire pour ne pas trop lui faire de mal. Serrer les dents à chaque surf et espérer que le pilote va réussir à ramener le bateau qui a accéléré du double de sa vitesse.

Je pense qu'il est important de vous dire ce qu'il se passe réellement ici. Quand vous voyez les petites flèches de la météo devenir rouges sur la carto, nous on sait qu'on va encore une fois prendre quelque chose d'incontrôlable et qui peut, à tout moment, faire que notre histoire s’arrête. La confiance dans le bateau n'a rien à voir, mais le stress de casser est présent en permanence là. Dans 1 500 milles je serai le plus loin que l'on peut être d'une terre, aucune erreur possible, je dois rejoindre le Horn. Voilà pourquoi c'est la course à l'Atlantique maintenant. Pouvoir se laver à coups de seau d'eau, pouvoir dormir dehors, naviguer dans un vent assez stable et se retrouver proche d'une côte.

J'ai fait cette nuit (pour vous) un cap au 45° pour monter le plus vite possible et prendre la dépression le mieux possible. Je ne fais pas route dans le bon sens, mais je mets mon bateau en sécurité pour la suite. Je regarde les autres et on a l'air d’être du même avis, le principal est de boucler la boucle. Le classement aujourd'hui n'est pas le plus important dans ma tête. J'ai beaucoup de chance d'être placé où je suis, mais foncer pour gagner une place et ne pas finir la couse ne m'intéresse pas. J'ai toujours voulu finir le Vendée Globe sans jamais avoir de prétention de place. Je vais essayer de garder le rythme, car je me suis battu pour être là avec eux, mais la sécu passe avant tout. Et l’accumulation d’expérience est ce qui compte le plus aussi.

Demain je vais préparer le bateau et anticiper la dépression pour ne pas me faire surprendre et pouvoir avancer un maximum avec elle. La suite s'annonce assez étrange, on va se retrouver à tirer des bords au près dans du petit temps avant de retrouver du vent « normal ». J'ai le moral et la patate d'affronter le Pacifique, mais je veux avant tout naviguer proprement.

Côté marin, mine de rien on ramasse ! J'ai le dos bien en compote et je ne sais plus comment poser mes fesses pour ne pas avoir l'impression de m'asseoir sur du béton. Les jambes, on n'en parle pas, j’ai l’impression de ne plus en avoir ! Les mains commencent aussi à sentir la fatigue, j'essaye de prendre soin de moi, mais depuis un bateau de course ce n'est pas chose simple. Ce matin, pour tout vous avouer, je me suis enfin changé ! Ça faisait 12 jours que j'étais habillé pareil... Je peux vous dire que ça fait du bien, je revis ! Mais ça ne va pas durer plus de deux jours d'être sec, propre, les pieds au sec...

Je confirme que sans combi sèche, c'est impossible de naviguer sur ce bateau dans le Sud ! J'ai rempli mes bottes je ne sais combien de fois, il n'y a vraiment aucun abri pour le skipper. Au moins, je fais un Vendée à l’ancienne !

Aujourd’hui c'est le 31 décembre, je pense que je vais en profiter pour fêter en même temps mon passage du 180°E. Je n'ai bientôt plus de bouteille de champagne alors je dois regrouper les événements importants pour ne pas gaspiller les bonnes choses ! Mais avant de faire sauter le bouchon, on va se préparer à la tempête !!!!

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