ALAN ROURA

Vendée Globe 2016

JOUR 38 - Message du bord

Nous sommes le 13 décembre, une date comme une autre pour vous, mais pas pour moi. Je vais laisser parler mon coeur aujourd'hui et parler peut-être moins de l'état de la mer et de la dépression qui nous arrive dessus.

À cette même date il y a trois ans, je venais d’arriver à Pointe à Pitre, après avoir franchi la ligne d'arrivée de la Mini Transat 2013. Et j’y débutais une histoire d’amour. Je sais que beaucoup de gens lisent mes mots du bord et suivent mon parcours avec beaucoup d'intérêt.
Sur l’eau, on est seul, loin du monde, on a le temps de se poser les bonnes questions. Sur nos envies, sur notre vie, la manière de mener sa barque. Et surtout, avec qui on a envie de partager tout ça.

Je n'ai pas toujours été le meilleur avec elle, je n'ai pas été le plus attentif ni le plus respectueux. Je n'ai pas toujours su être un homme, dans beaucoup de situations. Mais depuis mon départ, comme chaque jour depuis 3 ans maintenant, elle est dans ma tête, j'en suis amoureux, comme au premier jour où je l'ai rencontrée. Elle a été là dans les bons comme dans les mauvais moments, a su me supporter dans mes projets, mais aussi dans mes échecs.  Si je suis ici aujourd'hui, dans le grand Sud, prêt à affronter une sacrée belle tempête, c'est en grande partie grâce à ce petit bout de femme qui a su gérer un tel projet. Et me gérer moi. En sachant faire la part des choses entre le travail et notre relation.

Il n'y a pas une journée où je ne pense pas à elle, ça me motive pour aller plus vite, pour naviguer le plus proprement possible, et vite rentrer la retrouver. J'aimerais que l'on se construise ensemble, que chaque jour ensemble soit une nouvelle aventure. Il y a une phrase qui dit : « Derrière chaque grand homme se trouve une femme ». Je ne suis pas un grand homme, j'apprends à en être un, mais ce qui est sûr, c’est que sans elle, je ne serai pas celui que je suis aujourd'hui.

Je voulais vous parler de cette personne car un marin solitaire pense beaucoup, se met dans des situations compliquées par moments et on en vient souvent à se poser des questions sur la suite de notre vie. Alors je ne sais pas si la course au large continuera pour moi, ça ne tiendra pas qu'à moi, mais ce qui est sûr et longuement réfléchi, c’est que je ne vois pas un jour de ma vie sans elle, je veux tout avec elle. Et je veux que le monde entier le sache.

Je suis triste de ne pas être près d'elle aujourd'hui, mais ma place est ici. Elle m’a connu sur l'eau avec une barbe, déjà, alors que je venais de réaliser un premier rêve et me voilà aujourd'hui avec le plus gros des défis ! Faire un Vendée Globe, ce n'est pas qu'une course au large, c'est chaque jour plus dur moralement : tu es plus fatigué, éloigné des gens que tu aimes, avec le froid, ton corps qui commence à te faire comprendre que tu le maltraites chaque jour davantage. Mais je sais que j'ai changé ici et qu'à mon retour, je ne serai plus le même. Je serai un homme, un vrai et j'ai trouvé beaucoup de réponses ici. Que je n'aurais peut-être jamais trouvé à terre. 

Je sais que ça ne ressemble pas à un message de bord normal, mais j'avais besoin de dire ce que j'avais sur le coeur, besoin de dire au monde que cette fille je l'aime et ne laisserai plus rien nous séparer. Et si j'ai beau changer ici, je reste moi-même et aujourd'hui j'avais envie de vous parler d'amour. Réaliser un rêve c'est absolument magique, mais ça l'est encore plus quand on a quelqu'un avec qui le partager.

Si j'écris tout ça, c'est pour que vous compreniez mieux mon histoire et que le Vendée n'est pas qu'une course, c'est aussi une école de la vie. Qui nous fait grandir à grand pas !

Je vais quand même vous donner des petites nouvelles de La Fabrique ! Tout va bien, je la prépare à prendre le gros temps qui arrive... Ça ne va pas être drôle du tout, mais je sais que ça va passer. Rich est derrière, j'ai pris une petite avance, Enda est beaucoup plus dans le Sud, donc à l'empannage il passera peut-être derrière... On verra bien, pour le moment je prépare tout ça. J'ai vu qu’Éric est parti plein Nord ce matin, on verra où ça passe le mieux ! De toute façon on va prendre cher, même très cher, peu importe où on se trouve. Mon dernier fichier donnait des rafales à 65 noeuds et une mer de 10 mètres. Y'a de la joie, bonjour, bonjour les albatros, y'a de la joie !!! On a signé, on l'a voulu, maintenant on ne va pas se plaindre !

Sinon, enfin de la bricole ! En début d’après-midi, j'ai vu par chance que le boîtier de la 3ème latte de grand voile n'était plus retenu sur le chariot. J’ai donc affalé la GV et effectivement, ça n'allait pas bien marcher l’histoire : la petite boule qui va dans le chariot avait pété nette, mais à ras. Il fallait donc changer cette rotule. Bref, 45 minutes de boulot entre l’affalage de la grand voile et le bateau qui reprend sa route sous voiles, avec la pièce réparée. Je relève le défi, qui dit mieux ?!

Maintenant il pleut, il y a le vent qui monte, la mer est dégueulasse, je me suis fais super chier à enlever la latte, et donc la tête de GV, plus tout le reste... Mais voilà, c’est fait ! Si au classement vous m’avez vu avec une moyenne de merde, c'est normal ! Et vu le temps et ce qui est annoncé… Heuuu... On va y aller à la cool. Mais c’est tout bon, je vais me faire un thé bien chaud et mettre le chauffage en route.

Image d'illustration © Christophe Breschi

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